Picasso découvre Paris en Paris en 1900 à l’occasion de l’Exposition Universelle. Il a dix-huit ans et fait partie des vingt-cinq peintres sélectionnés pour représenter l’Espagne. Il s’installe définitivement en France en 1904. Comme de nombreux artistes étrangers, il est attiré par la liberté qui règne dans la capitale française. Il mène une vie de bohème, trouve l’inspiration dans les lieux de spectacles, fréquente les marginaux.
Sortie de l’exposition universelle
Au premier plan, tourné vers nous, se tient un petit chien. Derrière, six personnages forment une ronde endiablée. De gauche à droite, une femme se penche vers Picasso, reconnaissable à sa grande mèche; un personnage barbu domine par sa haute taille, puis deux hommes lèvent la jambe droite; le deuxième est l‘ami intime de Picasso, Casagemas; il tient la main de sa maîtresse Germaine, coiffé d’un chapeau avec une plume rose, qui nous adresse un regard aguicheur. Le pavillon en arc de cercle à l’arrière-plan marque l’entrée de l’exposition, Place de la Concorde. Les autres bâtiments sont réduits à des silhouettes floues. Picasso a utilisé le fusain et le crayon, et laisse visible son trait rapide.

Picasso et ses amis espagnols à Montmartre
Cinq hommes se tiennent debout, perdus dans leurs pensées, leurs regards ne se croisent pas. Le plus grand, à gauche, à l’allure chétive, est l’ami intime, Casagemas. L’homme coiffé d’un haut-de-forme est Petrus Manach, un courtier en art qui représente les artistes espagnols à Paris. Il convainc Ambroise Vollard, célèbre marche parisien, d’exposer Picasso. Le peintre est à sa gauche, avec sa mèche qui lui barre le front. Ils sont sur un terrain vague appelé le Maquis, à Montmartre, un lieu misérable occupé par des campements de fortune et fréquentés par les chiffonniers et les bandits. Au loin à droite se dresse le Moulin de la galette. Le Sacré-Coeur n’est pas achevé. Montmartre est encore un village et échappe aux taxes du Paris intra-muros, les bars et guinguettes sont nombreux et les logements misérables et peu chers.

Le divan japonais
Le Japon est très à la mode en France dès la fin du 19ème comme en témoigne le nom de ce théâtre situé rue des Martyrs. La partie gauche de la toile est occupée par une femme dont le regard est détourné de la scène, attiré par un sujet situé hors champ, sans doute un spectateur. Sa représentation en buste, au premier plan, instaure une proximité malaisante avec celui qui observe l’oeuvre. La partie droite offre une vue plongeante et lointaine sur la fosse d’orchestre et sur la scène où se devinent Colombine et Pierrot. Avec cette composition audacieuse, Picasso nous place dans la loge, aux côtés de cette courtisane outrageusement fardée et coiffée avec extravagance. Les couleurs vives, voir criardes, rendent l’atmosphère tapageuse et bruyante du lieu, qui réunit les bourgeois encanaillés et les courtisanes et prostituées.

Le moulin de la Galette
Picasso représente une soirée au moulin de la Galette, célèbre guinguette de Montmartre. Au premier plan à l’extrême gauche, une femme semble prendre à parti le spectateur et l’inviter à sa table. A ses côtés, une masse sombre intrigue. La restauration de la toile a révélé un petit chien caché sous les couches de peinture. Selon l’expert, le peintre aurait fait ce repentir de peur que l’animal n’attire l’attention au détriment des personnages. Derrière, devant la table couverte d’une nappe blanche, deux amies affichent leur intimité. Ces trois femmes sont fardées, leurs tenues voyantes et leurs attitudes décomplexées sont celles de courtisanes ou de prostituées. Au deuxième plan, une foule compacte évolue sur la piste de danse. Trois bourgeois coiffés de haut-de-forme observent, sans doute en quête d’une proie. Les tonalités noires et blanches, et le rouge du premier plan, renforce l’atmosphère malaisante de la fête. Le lieu fut immortalisé par Renoir, qui en donna la vision très différente d’une fête familiale en plein jour, avec des couleurs pastels.

Un champ de course à Auteuil
Trois couples féminins occupent l’espace. Les lignes sinueuses de leurs silhouettes leur confèrent une élégance trop affectée, tandis que leurs tenues ostentatoires, longues robes à traînes et chapeaux volumineux, laissent supposer qu’elles sont des courtisanes. Au-delà d’une barrière rapidement esquissée s’étend une pelouse et une rangée d’arbres clôture l’espace. La touche est visible et rapide et les détails sont exclus. Picasso prépare à cette époque, en 1901, une exposition chez Ambroise Vollard, et s’astreint à peindre jusqu’à trois tableaux par jour. Il se rend à Auteuil, où contrairement à Degas il ne s’intéresse pas aux chevaux mais aux spectateurs. Les champs de course font partie de la vie mondaine parisienne, comme l’opéra et du théâtre, et sont des terrains de chasse pour les femmes en quête d’amants fortunés.

Visite de Paris
Peint en 1901, ce dessin sur un bout de papier déchiré révèle la précarité matérielle de Picasso. Il se représente faisant visiter la capitale à un ami espagnol. Avec humour, il pointe du doigt la direction de Notre-Dame et de la Tour Eiffel, devant lesquelles sont allongées trois sirènes qui leur tendent les bras… Venir à Paris est pour le jeune Picasso un moyen d’échapper à l’emprise de son père, au conservatisme de son pays, et de jouir d’une liberté totale dans tous les domaines. Il peint et dessine vite, sur n’importe quel support à sa disposition.

Margot
Une femme nous fait face, assise à une table, les bras croisés, le regard vitreux. Elle est vêtue de rouge et outrageusement fardée. Le cadrage resserré instaure une proximité presque malaisante. Il n’y a aucun indice sur le lieu, mais l’arrière-plan suggère une atmosphère animée et bruyante. La touche est lisse à certains endroits, divisée à d’autres, à la manière des post-impressionnistes. Le modèle n’est pas identifié, mais elle était une habituée du Rat Mort, un cabaret situé Place Pigalle. Le titre a fait l’objet de discussions. Un musée l’a rebaptisé « la morphinomane« , référence au regard vague. « L’attente » est une autre titre, allusion à la prostitution.

Boulevard de Clichy
Picasso a posé son chevalet à la fenêtre de son atelier du 130 Boulevard de Clichy, afin d’offrir une vue plongeante de cette grande artère parisienne au pied de la Butte Montmartre. Au premier plan à droite, un toit attire le regard avant qu’il ne soit entraîné au loin, vers les grands immeubles qui ferment la composition. De jeunes arbres sont plantés à intervalles réguliers sur le boulevard, entourés de leurs grilles circulaires. Des promeneurs évoluent, par couples ou isolés. A droite, un groupe plus compact se devine. Picasso ne cherche évidement pas à rendre une vision détaillée de la scène parisienne, mais à en restituer l’atmosphère, à la manière des impressionnistes. La lumière éclaire vivement les immeubles et semble les dissoudre. Les touches jaunes, ocres et bleues qui se mêlent au vert des feuillages évoquent l’automne. Le peintre offre la vision d’un Paris idéal avec cette promenade aménagée et ces architectures haussmanniennes construites à peine quarante ans auparavant.

La buveuse d’absinthe
Une femme est assise dans le coin d’un café, dans une attitude prostrée, perdue dans ses pensées, proche du désespoir. Sur la table, la bouteille d’absinthe fait écho à son buste, et le bouchon reprend la forme de son chignon. La couleur verte caractéristique de la boisson est visible dans le verre. Le tableau ou miroir au mur apporte des notes vives. La touche rapide des années antérieures est abandonnée pour des aplats de couleurs et des lignes de contour foncées. Le bleu dominant annonce un changement de style, marqué par une grande mélancolie. Picasso vient de connaître le succès avec l’exposition chez Vollard de 1901, mais il est boulversé par le suicide de son ami Casagemas. Les scènes de buveurs d’absinthe sont fréquentes dans la peinture dès la fin du 19ème, avec de célèbres exemples chez Toulouse-Lautrec ou Degas. La boisson est associée au monde de la bohème et des artistes.

La chambre bleue
Une femme nue se tient face à nous, debout dans un tub. La pose est peu flatteuse mais spontanée, le buste est incliné et les mains pressent l’éponge d’où s’écoule un filet d’eau. Décalée sur la gauche, elle est un élément du décor et non le sujet principal. Picasso veut surtout restituer l’atmosphère de cet intérieur, son atelier. Il insiste sur le mobilier, un tapis coloré creuse l’espace au premier plan, un lit défait occupe le fond, des affiches ornent le mur. La fenêtre laisse deviner une façade d’immeuble. Un rythme est donné par la répétition des formes circulaires, le poêle près de la fenêtre, le tub et le breau, le guéridon et le vase. La couleur bleue domine et rend l’ambiance froide et triste. Ce tableau est l’un des premiers de la période bleue, qui marque une rupture radicale avec son style antérieur. Le public qui avait aimé ses oeuvres ne le suit pas, mais l’artiste ne se laissera jamais influencer par le marché.

Les deux soeurs
Deux femmes se tiennent debout, l’une les yeux clos incline la tête vers l’autre. Elles semblent s’unir dans la souffrance, enveloppées dans des drapés qui leur donne une allure intemporelle et presque religieuse. Leurs visages stylisés sont inspirés des masques africains. La lumière blanche émane d’un clair de lune. Un mur sur lequel se dessine leurs ombres et une arche ouvrant sur l’extérieur occupent l’arrière-plan. Cette oeuvre appartient à une série sur les femmes détenues à la prison de Saint-Lazare, située boulevard Saint-Denis. La plupart sont des prostituées, soignées pour maladies vénériennes. Toujours en quête de nouveaux sujets, Picasso a sollicité les faveurs d’un médecin attaché à l’établissement pour y pénétrer à sa guide. La période bleu est consacrée aux marginaux auxquels il s’identifie. « Tout allait bien pour moi jusqu’à ce que je commence à peindre en bleu ». Après le succès de son exposition, il est à nouveau dans la misère.

Les saltimbanques
Un jeune couple se penche avec tendresse vers l’enfant, qui se débat avec malice et nous adresse un regard enjoué. Un singe assis à côté se tourne vers le trio, dans une attitude protectrice. Les costumes d’Arlequin et Colombine, et les épais rideaux à l’arrière-plan suggèrent que les parents font une pose entre deux numéros. Ils sont maigres, leurs visages sont empreints de gravité, mais malgré la misère qui se devine, leur dignité évoque les saintes familles de la Renaissance. Les couleurs pastels marquent le début de la période rose. Attiré par la marginalité, Picasso s’intéresse aux saltimbanques et a ses entrées au cirque Medrano. Situé près de Montmartre, l’établissement connait alors un grand succès avec ses célèbres clowns Footit et Chocolat. Le peintre fréquente également le Jardin des Plantes, comme en témoigne le réalisme de l’animal.

Le Sacré-Coeur
Le dôme se devine, au sommet de la composition, tandis que les maisons s’étageant sur la Butte Montmartre sont traduites par un enchevêtrement de lignes à angles aigus. La couleur est absente de l’oeuvre, le trait est noir avec des rehauts de blanc. Le volume est à peine suggéré par quelques dégradés de gris. L’aspect volontairement inachevé, ainsi que les multiples diagonales, confèrent du dynamisme à la composition. Picasso entre dans sa période cubiste, dominée par la question de la représentation d’un objet tridimensionnel sur une surface plane sans « la tricherie de l’illusion ». Il bouleverse tous les acquis depuis la Renaissance en refusant la perspective traditionnelle et le rendu du volume par le modelé. L’oeuvre est peinte en 1910, le motif est encore lisible; il deviendra méconnaissable deux ans plus tard, avec l’apogée du cubisme.

Nature morte devant Saint-Augustin
Au premier plan, le regard identifie une guitare, un compotier et un pichet sur un guéridon. Leur volume est aboli, les objets sont ramenés aux deux dimensions du papier. Le guéridon est vu à la fois de profil et de dessus. La silhouette du dôme de l’église est reconnaissable, derrière les cheminées d’immeubles. Picasso joue sur les lignes, les courbes de la guitare se répètent dans celles du pied du meuble et du pichet, ainsi que dans les motifs en fer forgé du balcon. L’oeuvre est peinte en 1919; le peintre reste fidèle aux principes du cubisme mais il n’exclut plus la perspective traditionnelle. Ainsi la profondeur est rendue par les lignes diagonales et convergente du sol et de l’embrasure de la fenêtre, qui conduisent le regard vers l’extérieur. La couleur est réintroduite, les teintes sont pastel, et induisent une certaine poésie.

Notre-Dame
Le pont Saint-Michel, avec ses arches plein cintre, occupe le premier plan. Derrière, Notre-Dame est identifiable à ses trois portails d’entrée en arc brisé, sa rosace centrale, ses deux tours ainsi que la pointe de sa flèche à l’arrière. Picasso crée une distorsion de la perspective et fait fi des distances réelles entre les différentes architectures. Le pont semble danser, la cathédrale flotter. Les diagonales et les courbes l’emportent sur les verticales, et induisent du mouvement et de l’instabilité. La touche est visible, chaque geste se devine, rapide, et insuffle de l’énergie à la scène. Les nuages forment des tourbillons. Les couleurs sont vives et éloignées de la réalité : un bleu vif pour l’eau de la Seine, du rouge et du jaune pour l’édifice. Les immeubles sont par contraste noir et blanc. Une atmosphère féérique et joyeuse émane de cette oeuvre, peinte par Picasso depuis l’étage élevé de son atelier du Quai des Grands Augustins, en 1954.
























































































































































































































































