Les travailleurs ambulants font résonner leurs cris dans les rues parisiennes jusqu’au début du 20ème siècle. D’une grande diversité, leurs activités sont nées de la misère et synonymes de précarité. Ils disparaissent progressivement, l’industrialisation les rend obsolètes et la circulation automobile entrave leurs déplacements.
Les cris de Paris

Les travailleurs de la rue doivent alerter la population et promouvoir leur commerce. Leurs cris animent les rues de Paris dès le Moyen-âge. En rivalité, ils donnent le maximum de leur voix pour gagner sur la concurrence. Ils doivent faire preuve d’imagination, tenter l’humour pour être remarqués. « Rossez vos femmes, battez vos tapis pour deux sous » scandait le marchand de jonc… Ils inspirent les écrivains, tel Proust évoquant le rétameur dans La Prisonnière « tam, tam, tam, c’est moi qui rétame, même le macadam ». L’expression « cris de Paris » désigne par extension l’ensemble des métiers de rue.
La précarité

Les travailleurs de la rue n’ont aucun statut officiel, à quelques exceptions près comme les crieurs publics. La plupart sont néanmoins tolérés, car ils assurent un service de proximité et sont un maillon de la vie économique de Paris. Ils ne sont soumis à aucune réglementation, contrairement aux professionnels qui ont pignon sur rue et sont protégés et contrôlés par leur corporation. Les malhonnêtes peuvent tromper les naïfs en toute impunité, vendre des marchandises avariées et des prestations mensongères.
Le marchand de boissons
Le crieur de vin compte parmi les rares travailleurs inscrits officiellement auprès de la municipalité. Son rôle est de faire la promotion d’un tavernier. Muni d’un gobelet et d’un pichet de vin, il parcourt la ville en annonçant le cru, le prix, le nom et l’adresse de l’établissement. Les premiers importateurs de café font découvrir le breuvage aux passants dans les marchés parisiens à la fin du 17ème siècle. Le vendeur d’eau parfumée au réglisse et au citron connait également un grand succès.

Le porteur d’eau
Il est équipé d’un balancier en bois, ou s’il est plus fortuné d’un chariot à bras ou à cheval. Il s’approprie les fontaines publiques, à la fureur des usagers, et propose un système d’abonnement. La profession est dominée par les auvergnats, et disparait avec l’eau courante à la fin du 19ème siècle.

Le marchand d’arlequins
Il passe un contrat verbal avec les cuisiniers des maisons fortunées et des restaurants, afin de récupérer les restes des repas. Os et carcasses, viandes et autres déchets alimentaires sont jetés pêle-mêle dans sa charrette. Le marchand les trie puis tente de leur donner un aspect présentable, et en garnit des écuelles destinées aux plus misérables et aux chiens. Arlequin est un terme argot pour désigner tous ces vestiges de repas. Le marchand est également surnommé le bijoutier.

Le bonimenteur
Il appâte ses victimes par ses discours convaincants et mensongers. Pour vanter les mérites de n’importe quel produit ou service, il offre de véritables spectacles. Balais magiques, potions miracles, reliques de saints, font partie de son attirail... Il prétend pouvoir guérir et faire disparaitre la douleur. L’arracheur de dents les porte en collier, ses tenailles à la main. Le loueur d’enfants auquel des parents peu soupçonneux ont confié leurs progénitures les marchande à des mendiants qui les utilisent pour apitoyer les passants.

Le chiffonnier
Il y a deux sortes de chiffonniers. Le placier a un accord avec les concierges pour inspecter les poubelles avant leur mise sur la voie publique, et possède une carriole. Plus misérable, le coureur est muni d’une simple hotte et fouille les ordures dans la rue à la nuit tombée. Souliers, guenilles, verre cassé, cartons et papiers sont récupérés et recyclés. Le tri qui suit la collecte s’effectue hors de la ville. Le métier est associé à la saleté, à la dangerosité, le chiffonnier inquiète, il est marginal et vit dans des habitats précaires proches de la ville.

Le décrotteur et le cireur
Avant l’apparition de l’automobile, le cheval est très présent dans les rues parisiennes. Muni d’une pompe, le décrotteur nettoie les chaussures et récupère le crottin pour le vendre aux mégissiers. Le cireur entretient les souliers. Au 21ème siècle, il est toujours présent dans les villes des pays en voie de développement, et propose des prestations haut-de-gamme dans certains Grands Magasins parisiens.

Le clocheteur
Vêtu d’un grand manteau noir, il agite une clochette pour attirer l’attention. Il fait part du décès des personnes importantes, et donne le jour et l’heure de leur enterrement. Tandis que le crieur public annonce avec roulements de tambour les ordonnances royales et autres règlements.

L’allumeur de réverbère
Afin de lutter contre les crimes, Louis XIV ordonne en 1667 l’installation de trois mille lanternes à bougie dans les rues de Paris, qui devient la première ville à adopter l’éclairage public. Un siècle plus tard, elles sont remplacées par des réverbères, dont les miroirs réfléchissent la lumière. Avec l’éclairage au gaz, apparu au milieu du 19ème, l’éclaireur muni d’une échelle ou d’une perche, doit effectuer trois passages quotidiens. Le soir pour l’allumage, le matin pour l’extinction et en journée pour l’entretien et la vérification du bon fonctionnement. Il entrepose son matériel à l’intérieur des colonnes Morris.

Le réveilleur
Il inscrit les noms et adresses de ses clients et effectue sa tournée chaque matin. Il frappe aux fenêtres des rez-de-chaussée, utilise un sifflet ou une perche pour les étages supérieurs, et attend un signe du destinataire pour s’assurer que la tâche est accomplie. L’apparition du pendule-réveil, au milieu du 19ème siècle, sonne le glas de la profession.

Le rémouleur et le rétameur
Ils réparent les ustensiles métalliques. Le rémouleur, muni de sa meule, affûte les couteaux et autres outils tranchants. Le rétameur bouche les trous des fonds de casseroles. L’étameur empêche l’oxydation en appliquant une couche d’étain sur l’objet.

Le vitrier
Il porte sur son dos des plaques de verre de différentes tailles, maintenues par de fortes lanières. Un chroniqueur du 19ème siècle se moque en déclarant qu’avec ses cris stridents les vitres se brisent à son approche.

L’ange-gardien et l’homme latrine
Tous deux proposent des services à la personne. Homme de confiance, le premier travaille pour des restaurants. Il a pour mission de raccompagner les clients qui ont trop abusé de l’alcool chez eux, leur évitant de chuter ou de se faire détrousser. Le deuxième arpente la ville munie d’un seau d’aisance et d’une grande cape afin de permettre aux passants de satisfaire leurs besoins dans une intimité très relative…

Le fort des Halles
Manutentionnaire, il transporte les marchandises à l’intérieur des pavillons des Halles. La sélection est rigoureuse, il doit être capable de porter jusqu’à 200 kg. Il porte un chapeau appelé « colin », doté d’un disque de plomb afin d’atténuer les chocs, et un débardeur, ancêtre du fameux Marcel. Il disparait avec la fermeture des Halles et l’ouverture du Marché de Rungis en 1969.

L’homme sandwich
Il porte deux grandes pancartes publicitaires, l’une devant et l’autre derrière, maintenues par des bretelles. De ses mains libres, il distribue des prospectus. Son rôle est de se déplacer, muet, pour véhiculer les bienfaits d’un produit, la qualité d’un spectacle. Une compétition d’hommes sandwich est organisée à Montmartre en 1949, avec des étapes obligatoires dans les cafés pour avaler un verre de vin ou…un sandwich.

Le vendeur de journaux
Il crie les gros titres à la ronde, clame les nouvelles et les rumeurs. Il disparait progressivement avec l’arrivée d’internet et la chute de la presse écrite. Le dernier d’entre eux se nomme Ali Akibar. Pakistanais, il débarque à Paris en 1972, à vingt ans et sans un sou, et saisit l’offre de vendre le quotidien Le Monde dans le 6ème arrondissement. Il annonce depuis des décennies des nouvelles sensationnelles et totalement inventées pour amuser les passants. Devenu une figure emblématique et populaire du quartier de Saint-Germain-des-Près, il publie son histoire et reçoit l’Ordre du Mérite.

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